Dossier 01
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Du sucre au silence
Caroni ne fut jamais qu'une distillerie : c'était le cœur liquide d'un complexe sucrier qui a façonné le centre de Trinité pendant plus d'un siècle. Comprendre le rhum, c'est d'abord comprendre la canne.
La plaine de Caroni
Au centre-ouest de Trinité s'étend la plaine de Caroni, une vaste zone alluviale qui doit son nom au fleuve qui la traverse. Dès le XIXe siècle, ses sols gorgés d'eau sont voués à la canne à sucre, cultivée d'abord par une main-d'œuvre esclave, puis, après l'abolition de 1838, par des dizaines de milliers de travailleurs sous contrat venus de l'Inde — un héritage qui marque encore profondément la société trinidadienne.
Comme dans la plupart des îles sucrières, la distillation y naît d'une logique d'économie : la mélasse, résidu sirupeux de la cristallisation du sucre, est trop précieuse pour être jetée. On la fermente, on la distille, et l'on obtient du rhum. Caroni s'inscrit dans cette tradition de rhum de mélasse, à la différence des rhums dits agricoles produits à partir de pur jus de canne. Le fleuve Caroni, long d'une quarantaine de kilomètres, irrigue la plaine et alimente en eau une distillerie qui en fera, plus tard, l'un de ses atouts secrets.
L'empire sucrier et l'arrivée de Tate & Lyle
Au XXe siècle, l'activité se concentre autour de Caroni Ltd, l'entité qui regroupe les plantations, les usines à sucre et la distillerie. En 1937, après plusieurs années de tractations, le conglomérat britannique Tate & Lyle prend les rênes : il réunit les domaines voisins de Caroni et de Waterloo pour former un ensemble d'un seul tenant. Au fil des décennies suivantes, Caroni absorbe ses rivaux (Esperanza, Providence, Ste. Madeleine) et devient un empire agricole sans précédent. Au plus fort de la récolte, l'entreprise emploie autant de monde que toutes les compagnies pétrolières de l'île réunies.
La distillerie fonctionne avec un parc d'alambics hétéroclite, assemblé au gré des rachats. Dès 1943, un alambic Coffey en bois de greenheart, récupéré de Waterloo, vient compléter le vieil appareil en fonte — un type de machine que plus personne ne fabriquait déjà à l'époque. De cette accumulation naît la dualité fondamentale du catalogue Caroni : des rhums light, plus souples, et des rhums heavy, chargés en composés aromatiques, qui feront plus tard la réputation de la maison.
Fournisseur de la Royal Navy
Pendant des décennies, le rhum Caroni alimente aussi la fameuse ration quotidienne de la Royal Navy, une tradition née au XVIIe siècle et abolie seulement le 31 juillet 1970. L'assemblage servi à bord mêle alors rhums de Guyana, de Trinité et de Jamaïque ; la part trinidadienne repose largement sur Caroni. La maison produit pour l'industrie bien avant de produire pour les amateurs : l'essentiel de sa production part en vrac, en assemblages et en commandes anonymes. Très peu de monde, à l'époque, connaît seulement le nom de la distillerie.
À l'époque, personne ne s'intéressait à Caroni. Personne. Ce n'était qu'un fournisseur comme un autre.
Nationalisation et dépendance au sucre
Au début des années 1970, la présence et le quasi-monopole de Caroni en font un symbole pour les mouvements nationalistes trinidadiens. En 1970, l'État acquiert 51 % de la société ; en 1975, Tate & Lyle cède le solde et se retire. La nouvelle Caroni (1975) Ltd, détenue à 100 % par l'État, hérite d'une situation déjà compromise : dès l'année suivante, elle affiche cinq millions de livres de pertes.
Or la trajectoire de l'entreprise reste arrimée à celle, mondiale, du sucre. Le marché se retourne : concurrence des betteraviers européens subventionnés, érosion des prix garantis, coûts de production très élevés. À Trinité, riche en pétrole et en gaz, l'économie se réoriente loin de l'agriculture. Entre 1975 et 2002, l'État renfloue Caroni (1975) Ltd à hauteur de 4,8 milliards de dollars TT — près de 625 millions d'euros — pour un sucre qui coûte plus cher à produire qu'à vendre.
2003 : la fermeture
Au tournant des années 2000, l'État engage le démantèlement de l'industrie sucrière. Privée d'un approvisionnement régulier en mélasse, et logée dans une usine vétuste qu'il aurait fallu rénover à grands frais, la distillerie cesse de produire en 2003. La fermeture reste, à ce jour, l'un des épisodes les plus contestés de la vie politique trinidadienne : près de 8 000 travailleurs sont licenciés, et l'on estime qu'un quart de la population de l'île dépendait alors, de près ou de loin, de cette industrie.
Sur le moment, c'est un drame industriel local, pas un événement pour le monde du rhum. Personne, ou presque, n'imagine alors que les fûts laissés derrière vont donner naissance à l'une des plus grandes légendes spiritueuses du début du XXIe siècle. Cette histoire-là — celle de la seconde vie de Caroni entre les mains des embouteilleurs — commence précisément où s'arrête la distillerie.
Chronologie
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1918
Naissance officielle
La distillerie Caroni s'installe sur l'Old Southern Main Road, là où se dressait déjà l'usine sucrière. Son tout premier alambic est une vieille machine en fonte.
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1935
L'incendie d'août
Un sinistre ravage l'entrepôt sous douane : des torrents de rhum enflammé menacent le reste du site.
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1937
Tate & Lyle prend la main
Le conglomérat britannique fusionne les domaines de Caroni et de Waterloo et fonde Caroni Ltd.
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1943
Le Coffey en bois greenheart
Un alambic Coffey en bois récupéré de Waterloo entre en service — une pièce déjà introuvable à l'époque.
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1970-75
Nationalisation
L'État rachète Caroni à Tate & Lyle. Caroni (1975) Ltd naît, détenue à 100 % par Trinité-et-Tobago.
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1980
Quatre colonnes
L'installation Gebrüder Herrmann porte la capacité à 6 000 gallons d'alcool par jour et élargit la gamme.
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2003
Dernière distillation
Privée de mélasse par l'effondrement du sucre, et trop vétuste pour être rénovée à bas coût, la distillerie s'arrête.
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2006-10
La société fantôme
Caroni (1975) Ltd ne gère plus que sa dette ; ses derniers fûts partent chez Angostura en 2010.
En quelques chiffres
1918
Fondation officielle de la distillerie
2003
Dernière année de distillation
4,8 Md TT$
Aides publiques versées de 1975 à 2002
~8000 emplois
Travailleurs licenciés à la fermeture