Dossier 03
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La seconde vie des fûts
Caroni n'aurait été qu'une distillerie oubliée de plus sans les embouteilleurs qui ont sorti ses fûts un à un. Au premier rang : Velier, dont le travail a redéfini la valeur du rhum de collection.
Velier, ou la naissance d'un mythe
L'histoire moderne de Caroni se confond avec celle d'un homme : Luca Gargano, à la tête de la maison génoise Velier. Tout commence par un hasard. En octobre 2004, de passage au Guyana pour récupérer de vieilles photos, il apprend que la distillerie Caroni est en liquidation à Trinité. Il demande à voir le stock de fûts. Une employée lui montre des barriques dormantes — 1982, 1983, 1984… — et lui confirme que les papiers sont en règle. Gargano comprend aussitôt : il tient un trésor oublié.
On l'oriente vers Rudy Moore, le patron de la société qui gère la liquidation. Quand Gargano goûte les premiers échantillons, il sait qu'il a affaire à un rhum comme il n'en a jamais rencontré. Plutôt que d'assembler les fûts pour lisser le profil, il choisit la voie inverse : embouteiller à forte intensité, fût par fût ou par petits lots, en affichant le millésime et un minimum de maquillage. Ce sont les fameuses « bouteilles noires », sobres, dont les étiquettes reprennent les photographies prises sur place — notamment celle de Rudy Moore, plantée devant des piles de fûts.
La découverte, 9 décembre 2004
Le récit qu'en fait Gargano tient du conte. Ce jour-là, il débarque à Trinité avec le photographe Fredi Marcarini pour visiter deux distilleries : Angostura, puis Caroni. Le site est à l'abandon depuis un an — un décor « comme dans Le Jour d'après », dira-t-il, où la tour des colonnes penche déjà dangereusement et où la végétation reprend ses droits. À l'entrée, une femme monte encore la garde d'un portail qui ne protège plus rien. Derrière, un entrepôt aligne des milliers de fûts endormis : les plus anciens remontent à 1974, l'essentiel aux millésimes 1983-1985. Quelques années plus tôt, l'effondrement du sucre avait jeté à la rue environ 13 000 ouvriers. Devant ces barriques oubliées, Gargano comprend qu'il a sous les yeux « un trésor des Caraïbes ». Il racontera plus tard toute l'aventure dans son livre Nomade tra i barili.
Chaque fois que je raconte cette histoire, je me demande si elle s'est vraiment produite.
Le choix Velier : vieillir sur place
Là où beaucoup auraient rapatrié les fûts en Europe, Velier fait un pari inverse et décisif : laisser le rhum vieillir sur place, à Trinité, en climat tropical. Le vieillissement y est bien plus rapide et plus intense qu'en cave continentale, mais la part des anges y est vertigineuse. Chaque fût est ensuite embouteillé individuellement, au degré naturel, sans réduction ni assemblage lissant. Les flacons, d'un noir mat, portent des photographies historiques de la distillerie ; les séries restent volontairement petites. C'est cette combinaison — vieillissement tropical, brut de fût, petites séries, esthétique documentaire — qui fait la signature Velier.
Ce parti pris — transparence, brut de fût, respect du caractère — transforme un rhum industriel en objet de dégustation pointue. Il suscite d'abord la moquerie : comment pourrait-on aimer un rhum à plus de 60 % ? Puis vient la « Caronimania ». À partir de 2010, la marque déposée Rum Caroni s'exporte au-delà de l'Italie et Gargano s'associe à la Maison du Whisky pour absorber les volumes suivants.
Caroni est un don du ciel.
Le plus gros lot vient à la fin : les derniers fûts de Caroni, rachetés à Angostura, qui les avait récupérés. Comme le distributeur français Dugas — concurrent de la Maison du Whisky — appartenait alors au même groupe qu'Angostura, Gargano dut ruser : Thierry Bénitah fut présenté sur place comme « René Thierry », un consultant suisse. L'opération porta sur 671 fûts des millésimes 1996, 1998 et 2000.
Trois manières d'embouteiller Caroni
Sous la bannière Velier, le catalogue Caroni s'organise en grandes familles, chacune avec sa logique et son esthétique.
La Standard Range, elle, cherche le volume et l'accessibilité relative : ce sont des assemblages de plusieurs millésimes, aux étiquettes vintage ornées d'un motif de corde inspiré d'un design des années 1940. On y trouve les expressions Trinidad 12, 15, 17 et 21 ans, pensées pour faire découvrir le style sans viser d'emblée le single cask rare.
2004
Découverte du stock au Guyana
120 fûts
Premier lot acheté par Velier
1276 fûts
Total acquis par Velier au fil des ans
140 fûts
Restants en 2018, le reste bu ou évaporé
Qui embouteille Caroni ?
L'embouteilleur fondateur
Velier
La maison génoise de Luca Gargano a acheté par vagues 1 276 fûts au total et bâti la légende Caroni, millésime après millésime, dès 2005.
Les grossistes
E&A Scheer / Main Rum
Le plus grand négociant mondial de rhum en vrac et sa filiale de Liverpool ont manié d'énormes volumes de Caroni — souvent revendus, longtemps, sans jamais porter son nom.
La constellation
Embouteilleurs indépendants
Bristol Spirits, Cadenhead, Whiskybroker, Nobilis, Silver Seal et bien d'autres ont sorti leurs propres single casks : bruts de fût, finitions diverses, degrés variés.
Scheer & Main Rum : le rhum de l'ombre
Avant que Velier n'en fasse une icône, Caroni transitait surtout par un géant discret : E&A Scheer, plus grand négociant mondial de rhum en vrac, fondé à Amsterdam en 1712. Entre 1995 et 2005, Scheer achetait chaque année plusieurs isotanks de Caroni « lourd » qu'il assemblait avec des rhums légers — sans jamais le vendre sous son nom. Sa filiale de Liverpool, The Main Rum Company, spécialisée dans les fûts rares, détient d'ailleurs encore aujourd'hui un stock considérable qui continue de vieillir.
Ce sont ces deux maisons qui, en 2000, furent chargées d'évaluer les stocks de la distillerie à liquider. Une bonne part des Caroni sortis chez des embouteilleurs indépendants — Bristol Spirits, Cadenhead, Whiskybroker, Aceo… — a d'abord transité par ce circuit de courtiers avant d'atteindre le flacon.
Lire une étiquette Caroni
Les étiquettes Caroni regorgent d'informations utiles. Apprendre à les décoder est la première compétence du collectionneur :
- Année de distillation — souvent mise en avant (par ex. « 1996 »). Comme la production s'arrête en 2003, aucun millésime ne peut être postérieur.
- Année d'embouteillage — la différence avec la distillation donne l'âge réel.
- Heavy / light — parfois précisé ; détermine en grande partie le profil.
- Degré — du titrage réduit jusqu'aux bruts de fût très élevés (« full proof »).
- Type de vieillissement — mention « full tropical » (entièrement à Trinité) ou vieillissement partiel en Europe (« continental »).
- Numéro de fût et nombre de bouteilles — gage de rareté pour les single casks.
Règle d'or : un millésime postérieur à 2003 sur une étiquette « Caroni » doit alerter. La distillerie ne produisait plus.
Les millésimes qui comptent
Sans dresser une cote — qui évolue trop vite — on peut situer les grandes familles : les distillations des années 1990 (notamment 1992, 1994, 1996, 1998) forment le gros des embouteillages célèbres ; les distillations plus anciennes, des années 1980, et surtout le mythique 1974, atteignent des sommets de rareté ; les tout derniers millésimes, jusqu'à 2000, ferment la marche d'une production désormais finie.
Le 1974 illustre bien la subtilité de la lecture : sa robe est nettement plus claire que celle de Caroni plus jeunes. La raison ? Il s'agit d'un rhum logé dans des fûts dont la chauffe interne avait été largement gommée, ce qui limite les tanins et l'intensité de la couleur. Sur une étiquette Caroni, la couleur ne dit donc pas tout de l'âge.
Pour repérer ce qui circule réellement aujourd'hui, rien ne remplace une veille auprès des cavistes spécialisés et des maisons d'enchères.
Quelques embouteillages
Photographies d'archive — bouteilles et coffrets Caroni.